Confrontés à d’énormes difficultés matérielles et menacés, parfois de mort, par les narcotrafiquants et les militaires, les journalistes bissau-guinéens n’avaient pas entendu venir les bruits de bottes du 24 novembre dernier. Ce jour-là, une cinquantaine d’officiers de la marine de guerre, lourdement armés, ont attaqué le domicile du président de la République, Joao Bernardo Nino Vieira.
Les médias locaux n’ont pas pu faire de reportages à chaud sur ces affrontements qui ont fait un mort et des dizaines de blessés. Ce n’est que tardivement que la population a été informée par les radios locales de ces événements, d’abord relayés par les médias étrangers. "Nous n’avons pas la possibilité de parler de notre pays à l’étranger, parce que nos radios n’émettent qu’en Fréquence modulée (FM)", regrette un journaliste d’une radio privée de la place.
Les journalistes bissau-guinéens travaillent depuis deux ans la peur au ventre. Beaucoup préfèrent signer leurs articles de pseudonymes pour échapper aux menaces et intimidations. Les correspondants locaux de la presse internationale sont les plus visés.
C’est ainsi que le correspondant de Reuter, Alberto Omar Dabo, de même que Mussa Baldé du service portugais de Radio France ont reçu, à plusieurs reprises, cette année, des menaces de mort. "J’ai reçu plusieurs appels anonymes et l’ex-chef d’Etat-major de la marine, Americo Bubo Na Tchut, a porté plainte contre moi pour avoir enquêté et écrit des articles dénonçant l’implication d’officiers supérieurs dans le trafic de cocaïne. Le procès suit son cours...", confie, l’air visiblement inquiet, Alberto Dabo. En 2007, le Bissau-guinéen Alain Yoro Embalo, correspondant de l’Agence France-Presse (AFP) et de RFI, a dû quitter le pays en catimini pour se réfugier en France.
La drogue, un sujet qui fâche
Dans ce petit pays côtier lusophone de 1,5 million d’habitants, habitué aux coups d’État militaires, la Constitution garantit pourtant la liberté de presse et d’opinion : les journalistes sont rarement mis en prison, mais les pressions et les injures sont assez fréquentes. Un des sujets les plus sensibles est le trafic de drogue en provenance d’Amérique du Sud à destination de l’Europe.
Ces trois dernières années, plus d’une tonne et demie de cocaïne a été saisie dans ce pays, considéré par l’Office des Nations unies contre la drogue comme une des plaques tournantes de ce trafic. Rarement inquiétés, voire relâchés, les trafiquants et leurs complices sur place bénéficient de fait d’une quasi-impunité, les affaires finissant par être classées sans suite.
Pour avoir titré "Guinée-Bissau, premier narco-Etat en Afrique", un journaliste de la presse privée a reçu des injures anonymes au téléphone. Un autre a fait l’objet d’une plainte de l’ex-ministre de l’Intérieur à la suite d’un de ses articles sur la décision de l’armée de désarmer la police. De telles intimidations incitent à retenir sa plume et sa langue.
Les quelque 360 journalistes, tous médias confondus, que compte la Guinée-Bissau exercent dans une grande précarité en raison de la pauvreté de leur pays qui fait partie des pays les moins avancés (PMA). Les journaux sont trop chers par rapport aux salaires qui vont en moyenne de 15 à 50 000 Fcfa par mois (23 € à 76 €). À 500 Fcfa (0,60 €), un exemplaire coûte plus cher qu’un kilo de riz (450 Fcfa).
Aussi, avec très peu de lecteurs et un marché publicitaire quasi inexistant, les médias privés paient mal leurs collaborateurs. La majorité d’entre eux n’a pas reçu de formation spécialisée dans de grandes écoles et gagne entre 30 et 50 000 Fcfa (45 à 76 €) par mois . Les journalistes des médias d’État (radio télévision) ayant étudié au Cesti de Dakar, à Cuba ou à Moscou perçoivent le double voire le triple."Je travaille dans des journaux publics et privés à la fois, confie un journaliste, mais cela ne me permet même pas de joindre les deux bouts."
Manipulation et corruption
Cette précarité expose la profession aux pires tentations et compromissions. Pour y mettre un terme et améliorer les conditions de travail, le Syndicat des journalistes et techniciens de la communication sociale (SINJOTCS) réclame une révision de la grille salariale.
"Nous organisons des rencontres avec les patrons de presse pour arriver à fixer un salaire minimal décent pour les journalistes. Nous estimons que c’est le seul moyen de les protéger contre la manipulation et la corruption", affirme Mamadu Candé, le président de ce syndicat.
La corruption gangrène, en effet toute la société et ternit l’image du pays. "C’est une réalité en Guinée-Bissau, mais la question est encore un tabou, commente Fafali Coudawo, le directeur de publication de l’hebdomadaire Le Kansaré. Les journalistes sont menacés parce qu’ils en parlent tous les jours."
FIN/IPG/AAM/2008
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Article réalisé avec le soutien
de l’Organisation Internationale de la Francophonie (OIF)
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