« Puissance symbolique régulière souveraine ». Le Grand Orient de France, dit « GO », affiche fièrement ces quatre mots sur son fronton. Rarement sa puissance est apparue aussi symbolique. Depuis trente ans, ses effectifs ont doublé, pour atteindre 46 041 frères, mais cette vieille obédience, qui reste la première en France, ne pèse plus que 1 maçon sur 3 au lieu de 1 sur 2.
« Nous répandons trop peu de vérités à l’extérieur du Temple et nous améliorons trop peu la société humaine », déclarait le délégué de la loge le Miroir lors du dernier convent, l’AG annuelle. L’obédience semble en panne d’idées ou de pensée et ne ferait entendre qu’un « silence assourdissant ».
Le « rapport Worms »
Le 25 avril 2003, un document intitulé « Peut-on voter le quitus pour 2003 ? » met le feu aux poudres au sein du Grand Orient. On en parle sous le tablier comme du « rapport Worms ». Il met en lumière les carences de la gestion du GO.
Guy Worms accuse l’exécutif d’avoir diffusé de faux graphiques sur l’évolution des cotisations des frères, non approuvés par les trois commissaires aux comptes, par ailleurs membres du GO, malgré le risque de conflit d’intérêts. Son imposant et vieillissant patrimoine immobilier ronge les finances de l’obédience.
La réhabilitation ou la mise aux normes de sécurité des temples, dispersés sur 360 sites, a été évaluée à 12 millions d’euros. D’où la nécessité de recourir à l’emprunt. En 2002 et en 2003, les convents ont autorisé le GO à solliciter auprès des banques un crédit de 4 millions d’euros, avec une cotisation exceptionnelle de 11,36 euros par frère.
Guy Worms dénonce un stratagème consistant à appeler cette contribution dès le 1er janvier et à ne contracter l’emprunt qu’au second semestre... afin de dégager des recettes destinées à combler le déficit de gestion. Un « tour de passe-passe » inacceptable pour le contrôleur d’Etat Worms, mais aussi pour de nombreux frères, qui jugent leur capitation annuelle, entre 300 et 400 euros, déjà trop élevée.
Le grand trésorier, Robert Najburg, et le grand maître, Bernard Brandmeyer, ne relèvent pourtant dans le rapport Worms que les « propos injurieux » et demandent la traduction de l’auteur en justice pour « éviter que notre obédience, polluée par certains membres indignes, ne se transforme en un forum où l’invective deviendrait une valeur maçonnique ».
A la conférence des congrès régionaux, Robert Najburg ne cachait pas, pourtant, les difficultés de l’ordre : « Aucune banque n’accepte de nous prêter de l’argent ; il faut que vous sachiez que le GO est un va-nu-pieds ; c’est la Sogofim qui est riche. » Cette SA détient en effet une grande partie du patrimoine immobilier de l’obédience.
Pour retrouver une capacité d’emprunt, le GO veut absorber la Sogofim et, pour cela, a besoin d’un accord de Bercy afin que le paiement de la plus-value soit différé, immeuble par immeuble, à l’occasion de chaque cession à des tiers.
Les frères compteraient sur Alain Bauer, l’ancien grand maître entré le 23 juillet à la commission conventuelle du budget, pour obtenir le feu vert écrit du ministre des Finances, à l’époque, Nicolas Sarkozy.
En plongeant dans les temples, on découvre certes des frères qui planchent avec bonheur, jonglant avec les symboles et les paraboles philosophiques. Mais, au sommet de la pyramide, au GO c’est la guerre à outrance.
Un univers impitoyable
Clans et réseaux. Pactes clandestins et trahisons. Faute de débat de fond, pour de sombres histoires de gros sous, en millions d’euros tout de même, les maçons s’entre-déchirent avec une passion qui n’a rien de fraternel.
Si le pouvoir rend fou, la comédie du pouvoir maçonnique, surtout la perspective de devenir grand officier ou grand maître, rend frénétique. Comédie à laquelle s’ajoutent les intrigues autour de la hiérarchie des hauts grades, beaucoup plus secrète.
Un mois avant la réunion, du 2 au 4 septembre, au Stade de France (Seine-Saint-Denis), du convent 6004 - puisque le calendrier maçon a 4 000 ans d’avance - les mœurs très mystérieuses de ces frères trois points nécessitaient bien un décryptage.
« Bernard et moi, nous ne dormons plus depuis trois mois », confie Philippe Guglielmi, 52 ans, grand maître de 1997 à 1999. Surnommé le « capitaine Gug » en raison de son passé militaire dans l’infanterie, le maire adjoint (PS) de Romainville (Seine-Saint-Denis), consultant de profession, passe pour être à la tête du plus puissant réseau d’influence au sein du GO.
Bernard ? C’est Bernard Brandmeyer, 59 ans, grand maître depuis un an, chef de travaux dans un lycée technique de Fontenay-sous-Bois (Val-de-Marne). C’était en septembre 2003.
Ce Lorrain né à Nogent-sur-Marne (Val-de-Marne) devient patron de l’obédience parce que le candidat programmé, l’avocat toulousain Jean-Michel Ducomte, actuel responsable de la Ligue de l’enseignement, n’est pas parvenu à se faire élire au conseil de l’ordre, face à un autre avocat toulousain, Jean-Paul Bouche, grand orateur du GO.
« Un brave type ! » A la fois méprisante et complaisante, c’est l’appréciation la plus fréquemment entendue au sujet de Brandmeyer, candidat à sa propre succession.
Comme si les frères étaient en partie heureux d’avoir un grand maître à leur image, lassés par l’intelligence du jeune Alain Bauer, le « cynique talentueux », selon la formule du Monde en 2000. Brandmeyer, c’est l’anti-Bauer.
Surtout pour l’éloquence, la communication. La plupart de ses frères des loges bleues, les ateliers de base, ne connaissent même pas son nom, et le grand public ne s’est pas aperçu que le très médiatique Alain Bauer, 42 ans, criminologue et consultant, rocardien perçu comme proche de Nicolas Sarkozy, est « descendu de charge » en septembre 2003.
Pourquoi le « capitaine Gug » et le « soldat Brandmeyer » sont-ils si inquiets ? « Le GO est victime d’une opération de déstabilisation des gaucho-trotskistes », s’alarme Guglielmi, pour qui la maçonnerie est le but d’une vie, le seul idéal.
Et de citer pêle-mêle les noms des frères Guy Worms, Hugues Leforestier, Serge Jakobowicz et Edouard Boeglin. Sans oublier Patrick Kessel, encore soupçonné d’être le mystérieux animateur d’un réseau trotsko-lambertiste, ce que l’intéressé a toujours nié. Le capitaine a « tiré dans le tas ».
FIN/IPG/NMB/2008
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